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Appel à communications - Les échelles de la représentation de soi : Récits intimes, positionnements identitaires et mises en scène politiques en Amérique latine

Appel à communications - Les échelles de la représentation de soi : Récits intimes, positionnements identitaires et mises en scène politiques en Amérique latine

Journée d'études, mercredi 15 décembre 2021

Appel à communications

Les échelles de la représentation de soi :

Récits intimes, positionnements identitaires

et mises en scène politiques en Amérique latine

Journée d'études mercredi 15 décembre 2021

Organisée par Véronique Boyer (CNRS/Mondes Américains/CRBC)
et Thomas Mouriès (Post-doctorant/LAS)

 

Réception des résumés (+/- 2000 signes) : 15 octobre 2021

Notification d’acceptation : 25 octobre 2021

Contact : thomas.mouries@ehess.fr

 

Les nombreuses et récentes revendications ethniques en Amérique latine, souvent en lien avec la demande de droits territoriaux, interrogent l’anthropologie. Certains chercheurs considèrent que ces mobilisations sociales sont le fait de populations vulnérables qui cherchent à obtenir de meilleures conditions de vie et la protection des États en faisant jouer les mécanismes qui leur sont accessibles par le biais des politiques publiques multiculturelles, et y compris en adoptant des stratégies instrumentalistes (Spivak 1988 ; Amselle 2001). D’autres les appréhendent plutôt sous le prisme de la résurgence : des populations qualifiées de « mélangées » puiseraient dans la redécouverte de leur ethnicité les moyens de retrouver une fierté de soi, de prendre une revanche sur une histoire de domination et de s’imposer sur la scène publique (Bengoa 2000 ; Arruti 2013 notamment).

Divers arguments viennent à l’appui de ces positions opposées, que nous chercherons à expliciter au cours de cette journée d’étude à partir de la présentation d’ethnographies. D’ores et déjà, on peut en souligner la complexité : s’il ne fait en effet aucun doute qu’en Amérique latine, comme ailleurs, l’« identité culturelle » est devenue un instrument des mobilisations sociales (Agier 2001), il est aussi incontestable que l’histoire de la région, avec ses brassages et ses violences, a conduit au fil du temps les populations à assumer des positionnements identitaires différents. Ce qui peut donc être perçu comme nouveauté peut également être apprécié comme un retour à des “matrices” ou “filiations” plus anciennes, en vertu desquelles les choix individuels et/ou collectifs d’appartenance ethnique se multiplient.

Pour que cette binarité devienne féconde, il nous semble nécessaire de prendre acte de la dimension éminemment politique des revendications sociales tout en s’interrogeant sur les catégories locales de la pensée qui soutiennent les flexibilités et les recompositions. Nous proposons pour ce faire d’organiser la réflexion autour de quatre axes de recherche principaux :

 

1. Mélange versus métissage

Considérant la prégnance historique de l’idée de métissage dans les discours sur la nation, qui a eu autant de défenseurs (pour qui elle incarne l’union nationale) que de détracteurs (qui mettent en garde contre la dégénérescence de la « race »), il nous semble intéressant d’en définir les spécificités dans les différents contextes nationaux. Ce faisant, il s’agira de mettre en regard les théories particulières développées par les populations locales, lesquelles demeurent trop peu étudiées depuis les travaux précurseurs de Peter Gow (1991) sur les « gente nativa » qui se disent de « sang mêlé » (sangre mezclada). Ainsi, Kelly Luciani (2016) identifie chez les indiens yanomami le modèle d’un « mélange non fusionnel », qu’il contraste avec les théories de l’hybridation des élites vénézuéliennes. De façon analogue, les populations rurales en Amazonie brésilienne appréhendent leur “mélange” comme source de virtualités ethniques qui les autorisent à “devenir” ce qu’elles veulent (Boyer à paraître), loin de la rigidité avec laquelle l’État brésilien conçoit les catégories mobilisées. On passe ainsi de la métaphore agricole de l'hybridation, propre aux théories du métissage, à celle, chimique, du précipité qui maintient une coexistence des constituants : la mistura/mezcla.

Dans le même sens, on s’interrogera sur les notions aujourd’hui dominantes dans les discours des États de resgate/rescate (sauvegarde) des cultures originelles, en se demandant si elles signifient partout la même chose ou si l’on peut identifier des modèles alternatifs qui les articulent de façon différente. En d’autres termes, il s’agira de comprendre l’historicité des théories natives de l’appartenance, en lien avec les situations sociales et politiques où elles s’énoncent.

2. De multiples échelles d’appartenance et situations d’interlocution

Dans la mesure où les mobilisations sociales connectent, dans des réseaux plus ou moins vastes, de multiples acteurs qui ne partagent pas nécessairement les mêmes postulats relatifs au “mélange”, nous proposons de nous interroger sur l’interprétation et l’actualisation des modèles natifs en fonction des échelles d’interaction et d’organisation socio-politique où ils sont mobilisés.

Fredrik Barth a identifié des enjeux différents pour les échelles micro, médiane et macro : singularité et appartenances au niveau local ; constitution de coalition et représentation politique au niveau intermédiaire ; appropriation des procédures bureaucratiques en vigueur au niveau national et international (1994 : 20-22). À chaque échelle, la définition de l'appartenance ethnique peut varier en fonction de la négociation entre les catégories extérieures et les auto-perceptions. Cela nous incite à penser les appartenances, les discours et les performances politiques dans leur variation contextuelle, mais aussi dans l’imbrication, ou la disjonction, des catégories ethno-politiques mobilisées – car la distinction analytique des échelles d’observation ne saurait masquer l’évidence de leur interpénétration.

On relève ainsi que des personnes peuvent, le cas échéant, se présenter différemment selon qu’elles s’adressent à leur réseau de parenté, à une assemblée de leaders politiques ou à une délégation ministérielle, par exemple. Non seulement leur discours, mais aussi leur positionnement identitaire pourra fluctuer entre l’échelon local et les échelles régionale, nationale et internationale – en faisant valoir, selon les cas, un lieu d’origine, une fonction (apu, dirigeant, etc.), une catégorie ethnique ou encore une citoyenneté nationale. Nous nous intéresserons donc aux facteurs sous-jacents à la variabilité des déclarations d’appartenance, aux arguments dont elles se prévalent pour asseoir leur légitimité et à la manière dont elles s’articulent, ou non, les unes aux autres.

3. « Identité » collective et identifications individuelles

Les histoires familiales ou villageoises peuvent faire l’objet d’interprétations dissonantes par des personnes qui se reconnaissent pourtant une même appartenance sociale. Ces cas repérables, mais rarement documentés, incitent à examiner la façon dont un registre collectif se nourrit des expériences individuelles de l’altérité. Partant de l’affirmation d’Anthony P. Cohen pour lequel « Le groupe ethnique est un agrégat de moi, dont chacun produit l'ethnicité pour lui-même » (1994 : 76), nous nous interrogerons sur la façon dont se croisent les parcours personnels et les catégories ethniques collectives.

En même temps, les parcours individuels ne s’épuisent pas dans les catégories collectives qu’ils adoptent et avec lesquelles ils composent. Jacques Rancière a montré comment la « subjectivation politique » est avant tout un processus de « désidentification » à l’égard de catégories données – comme le sont celles, par exemple, d’indigène, de caboclo, de métis, etc. Autrement dit, le sujet politique ne se trouve pas « dans » l’une ou l’autre de ces identifications, mais plutôt entre elles : « Le lieu du sujet politique est un intervalle ou une faille : un être-ensemble comme être-entre : entre les noms, les identités ou les cultures. » (1999 : 122) Cette perspective permet de montrer la flexibilité des catégories socio-politiques et d’ouvrir l’analyse à ce qui se joue derrière les positionnements affichés : les identifications qu’on refuse et celles, potentielles, qu’il est possible d’actualiser selon les situations. Cet axe invite enfin à considérer les appellations et les termes d’adresse désignant des catégories liminaires, intermédiaires ou, précisément, d’« entre deux » que la revendication ethnique impose de clarifier, à tout le moins de mettre à distance de soi.

4. Médiations non humaines et dispositifs narratifs

Le dernier axe de réflexion concerne l’ensemble des éléments qui, sans informer directement et explicitement les revendications sociales placées sous le sceau de l’ethnicité, viennent nourrir et donner sustentation aux théories natives. Les questionnements à propos des intermédiations établies par diverses notions et acteurs dans le cadre de processus ethno-politiques gagnent ainsi à s’intéresser également aux éventuelles incidences des médiations non humaines (établies dans le domaine religieux, notamment).

Dans la mesure où un positionnement identitaire n'est pas dissociable d'une mise en scène et d’une mise en récit, nous proposons de s’intéresser à la médiation de la performance (Graham 2015) et de la narration. Dans le volume qu’elle a co-édité en 2014, Susan Oakdale et les autres contributeurs explorent ainsi la fluidité des subjectivités indigènes en Amazonie en analysant la manière dont leurs narrations relient différents mondes, différentes historicités et différents réseaux socio-politiques – ce qui, selon les auteurs, serait moins le signe du dépérissement de ces subjectivités que celui de leur vitalité. Nous sommes là dans une autre forme de “devenir-autre”, concernant non plus le passage d’un label ethnique à un autre, mais, par exemple, la transformation d’un humain en non-humain (comme le devenir-esprit du chamane). C'est, plus largement, aux médiations non-humaines des transformations humaines que l’on s’intéressera.

On se demandera donc à quelles identifications potentielles ouvrent ces performances et ces discours ; quels mélanges ou agencements ils rendent praticables, tant au niveau individuel que collectif ; quel y est le rôle des esprits et, plus généralement, des non humains ; et dans quelle mesure ils favorisent l’émergence de nouvelles formes de pensée, d’action ou d’organisation politiques.
 

Références bibliographiques

Agier, Michel. 2001. « Le temps des cultures identitaires. Enquête sur le retour du diable à Tumaco (Pacifique colombien) », L'Homme, Paris, n°157 : 87-114.

Amselle, Jean-Loup. 2001. Branchements. Anthropologie de l'universalité des cultures, Paris, Flammarion.

Arruti, José Maurício. 2006. Mocambo : Antropologia e História do processos de formação quilombola. Bauru-SP : Edusc/Anpocs.

Bengoa, José. 2000. La emergencia indígena en América Latina, Santiago, Fondo de Cultura Económica.

Cohen, Anthony P. 1994. « Boundaries of consciousness, consciousness of boundaries. Critical questions for anthropology », in Vermeulen, Hans y Cora Govers (eds.), The Anthropology of Ethnicity. Beyond « Ethnic Groups and Boundaries », Amsterdam, Het Spinhuis, pp. 59-79

Boyer, Véronique. 2022 (à paraître) : Le « choix » en vertu du « mélange » : Mobilisations sociales, revendications politiques et positionnements identitaires en Amazonie brésilienne, Paris, CNRS Éditions.

Gow, Peter. 1991. Of Mixed Blood. Kinship and History in Peruvian Amazonia. Oxford, Clarendon Press.

Graham, L. (ed.). 2014. Performing Indigeneity: Global Histories and Contemporary Experiences, Lincoln, NE, University of Nebraska Press.

Hendricks, J. 1993. To Drink of Death: The Narrative of a Shuar Warrior, Tucson & London, University of Arizona Press.

Kelly Luciani, José Antonio. 2016. Sobre a antimestiçagem, Cultura e Barbárie, Desterro.

Oakdale, S. et Course, M. (ed.). 2014. Fluent Selves: Autobiography, Person, and History in Lowland South America, Lincoln, NE : University of Nebraska Press.

Rancière, Jacques. 2004. Aux bords du politique, Paris, Gallimard.

Spivak, Gayatri. 1988. « Subaltern Studies: Deconstructing Historiography », in Ranajit Guha et Gayatri Chakravorty Spivak (eds.), Selected Subaltern Studies, New York & Oxford, Oxford University Pres, pp. 3-32.

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