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Hommage à Juan Carlos Garavaglia (1944 – 2017)

Hommage à Juan Carlos Garavaglia (1944 – 2017)

JUAN CARLOS GARAVAGLIA (1944 – 2017)

Enseignant–chercheur de très haut vol, Juan Carlos Garavaglia était aussi l’incarnation de l’intellectuel mâtiné par son engagement dans les luttes politiques ayant jalonné l’Amérique du Sud au cours de la turbulente seconde moitié du XXe siècle. Né à Pasto en Colombie, en 1944, Juan Carlos ne mentionnait que rarement sa condition de « pastuzo » par la naissance. Beaucoup plus évidentes étaient ses origines italo-argentines, avec ce sens inné de la répartie, souvent teinté d’humour, qui étayait l’argumentation – toujours pertinente et le plus souvent brillante – de sa conversation sur des sujets d’histoire ou de politique.

Il grandit à Buenos Aires, au cours des années instables de transition, à la fois civile et militaire, qui avaient succédé à la chute du premier gouvernement de Juan Domingo Perón. Attiré par les sciences sociales, comme beaucoup de jeunes de sa génération, il obtint en 1970 une licence d’Histoire à la Facultad de Filosofía y Letras de l’université de Buenos Aires, où s’affirma son admiration pour l’historiographie française de l’École des Annales. Chargé de cours à l’Universidad del Sur, à Bahía Blanca, au sud de la Pampa, il avait rejoint la gauche péroniste et milita activement au sein du mouvement de lutte armée des Montoneros, une expérience qu’il devait relater bien plus tard dans son livre de souvenirs  Una juventud en los anos sesenta  (2015). Même si Garavaglia y révèle sa réticence grandissante face aux dérives de violence des Montoneros, surtout après 1973, il figura parmi les militants recherchés en priorité lors du coup d’État militaire de mars 1976 ; mais parvint à s’enfuir pour prendre le chemin d’un exil qui devait durer près de 10 ans.

Il trouva tout d’abord refuge en France, auprès de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), où il devint, parmi d’autres futurs historiens latino-américains de renom, l’un des disciples de Ruggiero Romano, aux origines italiennes comme les siennes et dont il se considéra toujours comme une sorte de fils spirituel. C’est Romano qui développa chez lui le goût pour l’histoire économique revue et corrigée par les Annales et c’est sous la direction de Romano qu’il obtint son DEA (1977) puis son doctorat (1979) avec une thèse sur « La Production et la commercialisation de la Yerba Mate dans l'espace péruvien : XVIe-XVIIIe siècles » dont serait issu le premier de ses ouvrages fondamentaux, publié quelques années plus tard : Mercado interno y economía colonial (1983). Au-delà de la production et de la commercialisation de la yerba mate, c’est tout le réseau complexe des relations socio-économiques développées dans le cadre d’une véritable économie-monde qui est alors analysé de manière tout à fait novatrice.

Puis vint l’étape mexicaine (1980-1986), pendant laquelle Garavaglia, qui avait obtenu un poste de professeur à l’Universidad Autónoma Metropolitana, située à Iztapalapa, au nord-est de la ville de Mexico, put compléter sa vision de l’Amérique coloniale par l’étude des importants fonds d’archives de Nouvelle-Espagne, tout en maintenant de fréquents contacts avec l’Europe, particulièrement l’Italie et l’Espagne. De son expérience mexicaine sortirait, des années plus tard (1996), un autre ouvrage important – même si moins connu que les autres – La  región de Puebla y la economía novohispana : las alcabalas en la Nueva España 1776-1821, écrit en collaboration avec son compatriote, l’historien Juan Carlos Grosso, et qui constitue une minutieuse étude pionnière de la fiscalité coloniale et de son incidence sur les mouvements commerciaux afin de reconstruire les bases quantitatives de l’étude des marchés intérieurs de la Nouvelle-Espagne.

La chute de la dictature militaire argentine sonna pour Garavaglia l’heure d’un retour au pays qui se concrétisa en 1986 par l’obtention d’un poste de professeur à l’Universidad Nacional del Centro de la Provincia de Buenos Aires, située à Tandil, au  sud-est de la province de Buenos-Aires, en pleine pampa. Au cours de cinq années (1986 – 1991) il se consacra à l’enseignement de l’histoire de l’Amérique latine coloniale, tout en menant une minutieuse recherche de terrain sur les transformations de l’économie de la pampa depuis le début du XVIIIe siècle. Mais les difficultés auxquelles l’Argentine devait maintenant faire face, en particulier la crise d’hyperinflation de la fin des années 1980, incitèrent à nouveau Garavaglia à considérer un départ qui s’avéra, en fait, définitif.

En 1991, il fut, en effet, élu directeur d’études à l’EHESS et devint l’un des principaux animateurs de ce qui s’appelait alors le Centre de Recherches sur les Mondes Américains (CERMA). Son cours « Économies et sociétés des Amériques latines (XVIe-XIXe siècle) » connut très rapidement une grande notoriété et devint le véritable vivier de toute une nouvelle génération de chercheurs, tant européens que latino-américains. C’est également au cours de ces années parisiennes que Garavaglia put affiner le produit de ses recherches et de son expérience, avec la publication, en 2000, de ce qui fut, sans doute, son ouvrage le plus abouti : Les hommes de la Pampa, Une histoire agraire de la Campagne de Buenos Aires, 1700-1830. Loin du mythe national argentin d’un espace vide quasiment illimité, où seul galopait le gaucho,chargé de la surveillance des troupeaux, s’articulait en fait dans la pampa une société aux catégories socio-économiques complexes (pasteur, laboureur-chacarero, agriculteur), « aux frontières à la fois floues et poreuses », selon l’heureuse expression de Capucine Boidin. Loin d’être un « désert », en termes de peuplement, la pampa, pour Garavaglia, était une véritable économie-monde, au dynamisme affirmé.

Les années EHESS furent particulièrement fécondes en termes de publications, à la fois sous forme de directions d’ouvrages (Expansión capitalista y transformaciones regionales : relaciones sociales y empresas agrarias en la Argentina del siglo XIX, en 1999, avec Jorge Gelman et Blanca Zeberio ; ou  Lois, justice, coutume. Amériques et Europe latines 16e -19e  siècles, en 2004, avec Jean Frédéric Schaub) qu’en celle d’importants travaux de synthèse écrits « à quatre mains » (En busca de un tiempo perdido. La economía de Buenos Aires en el país de la abundancia, 1750-1865 en 2004, avec Raúl Fradkin ; ou les deux volumes d’América Latina. De los orígenes a la Independencia, en 2005 avec Juan Marchena). Ayant succédé à Serge Gruzinski à la tête du CERMA en 2005 et directeur de la revue en ligne  Nuevo Mundo-Mundos Nuevos, Nouveaux Monde-Mondes Nouveaux (2005-2009), Garavaglia fut aussi le premier directeur adjoint (2006 – 2009) de l’UMR 8168, alors établie sous le nom de « Mondes Américains : Sociétés, Circulations, Pouvoirs » et identifiée par le sigle un tant soit peu énigmatique de « MASCIPO ». Son activité en termes d’encadrement de la recherche ne fut pas moins impressionnante : près de 40 thèses dirigées soit individuellement, soit en cotutelle. Bon nombre d’entre elles concernaient encore – comme il le disait volontiers en riant – des thèmes « saugrenus » d’histoire économique.

Cependant, tout en gardant un pied fermement posé sur le sol fertile de la pampa et de son économie-monde, Garavaglia choisit d’infléchir sa recherche à l’orée du XXIe siècle vers la problématique de construction de l’État en Argentine. Son ouvrage Construyendo el estado, inventando la nación. El Río de la Plata, siglos XVIII-XIX, publié en 2007, fut en fait le prélude au projet de recherches qu’il mena, dans une dernière étape de sa vie, au-delà des Pyrénées. Retraité de l’EHESS en 2009, il rejoignit l’Institut Catalan de Recherches et d’Études Avancées (ICREA) de l’université Pompeu Fabra de Barcelone où il dirigea jusqu’en 2014 le projet State Building in Latin America financé par le European Research Council (ERC) et matérialisé, entre autres, par l’édition de l’ouvrage collectif Configuraciones estatales, regiones y sociedades locales : América Latina, siglos XIX-XX (en 2011, avec Claudia Contente).

Rejoignant en cela l’opinion de bon nombre de ses collègues et de ses compatriotes en général, Juan Carlos Garavaglia disait souvent que l’œuvre du grand historien Tulio Halperin Donghi, disparu en 2014, était « essentielle » pour comprendre l’histoire de l’Argentine. Pour ceux qui auront dorénavant le privilège de la lire et de l’étudier, l’œuvre de Garavaglia sera tout aussi « essentielle ». Elle a conféré leur véritable dimension aux vastes espaces de la pampa.

         La direction du laboratoire « Mondes Américains »
Véronique BOYER
Nikita HARWICH
Romain HURET

 

 

 

 

 

 

 

             

 

            

 

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